Toponymes procopiens (2): de Θωκύωδις à Κλεισοῦρα (De Aedificiis 147.12-19)

 

 Les noms Θωκύωδις - Bία - Ἄναγογκλί - Σοῦρας - Αὐθιπάρου - Δορδᾶς - *Σαρματῶν (sic Beševliev, Σαρμαθῶν codd.) - Κλεισοῦρα (Haury 147.12-19), sous le titre Αἱμιμόντου, qui apparaissent dans cette forme dans le texte dont on dispose aujourd'hui, n'ont jamais été mis en doute par les chercheurs modernes. Ils ne nous offrent aucun indice de localisation – sauf celui qu'ils devraient se trouver dans une région montagneuse [1] – et, à l'exception de Βία (=lat. via) et de Κλεισοῦρα, qui sont des noms communs, ils ne nous sont connus de nulle autre source. Et pourtant Ἄναγογκλί qui, tant par ses composants que par son final -[i], est tout-à-fait aberrant, Αὐθι- qui est un hapax legomenon dans l'onomastique thrace, Σοῦρας (identifié d'habitude [2] à tort au final –sura des certains noms comme Carasura ou Kurtusura) et Bία (sans doute le latin via) qui n'occurent pas isolés, sont trop d'indices que ce fragment de liste est en effet corrompu pour n'en tempter une restitution ou au moins une explication plausible.

Faisons observer tout d'abord que les premiers ainsi que les derniers deux noms vont mieux en paire: Θωκύωδις βία et *Σαρματῶν κλεισοῦρα. Θωκύωδις βία est, à mon avis, la transcription grecque d'un nom latin (ainsi que la suggère la présence de l'appéllatif via), dont la forme originale devait être Thocyodis via ou (ad) Thocyodis viam. Par consequence, il me semble tout naturel de voir dans Thocyodis un génitif (du type custōs,-ōdis) d'un nominatif *Thōcyos [3] (*Θώκυος). Cette forme du nom nous renvoie, biensûr, à celui de la stratégie Θουκυσιδαντικη (suggestion de Beševliev chez Dečev p.203 s.v. Θουκυσιδαντικη) qu'on trouve dans la célèbre inscription du stratège Flavius Dizala Ezbenis de Nicopolis ad Nestum [4] .

Ces deux composés qui délimitent ce fragment indiquent en même temps, pour cet endroit de l'original, une erreur de coupure et c'est pour cette raison que j'ai cherché de voir si les autres noms ne peuvent-ils aussi être les résultats d'une erreur pareille. Et, en effet, si on prend la séquence ἌναγογκλίΣοῦραςΑυθιπάρου comme un fragment de scriptio continua on observe qu'en la séparant autrement, sans aucune autre modification, à savoir *Ἄναγον-*Κλισοῦρα-*Σαυθιπάρου, on obtient des noms intelligibles et explicables, ce qui me semble bien plus qu'une simple coïncidence. Ainsi:

*Ἄναγον (scil. κάστελλον), pris comme un participe présent neutre d'ἀνάγω "(se) lever en haut", serait l'adaptation grecque d'un *Eminens (castellum).

*Κλισοῦρα est évidemment une graphie phonétique du mot κλεισοῦρα.

*Σαυθιπάρου s'avère d'un interêt tout particulier car, en le séparant naturellement en Σαυθι- et -πάρου, on observe que son premier formant semble une variante (soit-elle phonétique ou seulement graphique et fautive) du nom Σεύθης. Et il y a en effet deux inscriptions, latines toutes les deux, qui nous assûrent qu'une telle interprétation n'est pas du tout pure spéculation. On trouve à Misenum un Dines Sautis, d'origine besse, (CIL 10, 3590) et, à Prahovo en Serbie (Moesia Superior) un Bitus Sautes [5] (CIL 3,8095). Si donc cette coupure est juste, alors le nom entier, *Σαυθιπάρου (genitif d'un *Σαυθιπαρον) ne saurait être que la variante locale, à savoir besse, du nom Σευθόπολις, appartenant à la ville fondé par Seuthes III au nord de la Thrace, près de Koprinka (dept. de Kazanlâk en Bulgarie), aujourd'hui complètement submergée dans les eaux du lac d'accumulation d'une hydrocentrale, après avoir être fouillé par les archéologues bulgares.

Les deux derniers noms doivent eux-aussi constituer une unité toponomastique, *Κλισοῦρα Σαυθιπάρου, signifiant "le défilé du (ou vers) Seuthopolis", et celà pour deux raisons. Grammaticalement, elle est suggérée par le génitif de Σαυθιπάρου qui retrouve ainsi son régeant. Historiquement, c'est la seule manière d'expliquer la survivance du nom: la ville de Seuthopolis était, au temps de la rédaction de De Aedificiis, une antiquité, mais il est tout à fait possible que son nom ait survécu dans des variantes locales des entités géographiques moins affectées par l'histoire hum aine, comme c'est le cas du défilé homonyme qui était toujours utilisé, même après la disparition de la ville qui lui a prêté le nom.

Cette localisation est parfaitement confirmée par le toponyme suivant, Δορδᾶς, qui doit être identifié avec *Δορταζα (ou bien *Δορταζος), localité attestée [ 6 ], deux ou trois siècles auparavant, à seulement 5 km. au nord de Seuthopolis. Ces deux noms sont formellement compatibles car, pendant que la sonorisation du /t/ en /d/ peut être réelle [ 7 ], le final - ᾶ ς (au circonflexe) du nom procopien est douteux [ 8 ] et j'ai envie de l'attribuer à une restitution fautive d'une abbréviation Δορδαζ\ [ 9 ] méconnue par quelque copiste.

En raison des précisions topographiques fournies par les noms antérieurs, *Σαρματῶν Κλεισοῦρα, le dernier toponyme de ce fragment de liste, ainsi que je l'ai montré au debut de cet article, pourrait donc appartenir à un châteaux de défense du défilé nommé aujourd'hui Šipka, l'un des passages les plus importants à travers le mont Haemus-Balkan vers la Mésie centrale. On lui a attribuè le nom des Sarmates probablement par ce qu'il menait autrefois vers le territoire d'une enclave sarmate, à savoir celle mentionée dans cet endroit précis par Pline l'Ancien, qui y faisait loger les Arreatae Sarmatae (NH 4,41), et confirmée par Jordanés qui nous raconte que la Victoriae civitas (ainsi qu'il appelle la ville de Nicopolis ad Istrum) a été bâtie par Trajan dans l'honneur de sa victoire contre les Sarmates (Getica, 103) [10].

C'est, sans doute, une région d'une grande importance stratégique et c'est ainsi que s'explique le groupement et la proximité réciproque des localités mentionées par Procope dans ce fragment de liste. Selon notre hypothèse les noms figurant dans ce passage se trouvaient donc au nord de la Thrace et non dans l'Haemimont. Observaţia e importantă pentru reconstituirea structurii listei finale.

 

Abbreviations bibliographiques

Beš(evliev) PKN=Beševliev, Veselin - Zur Deutung der Kastellnamen in Procops Werk "De Aedificiis", Amsterdam, 1970 

Decev TSR= Detschew, Dimiter - Die thrakischen Sprachreste, 1957 Wien

IGB = Mihailov, Georgius - Inscriptiones Graecae in Bulgaria Repertae, Editio altera, Sofia 1970 (vol.I-IV)

ProcAed = J.Haury, Procopii Caesariensis Opera Omnia, vol. IV (De Aedificiis) Lipsiae 1964 

Russu OrtsN=Russu I.I.- Die Ortsnamen der Balkanhalbinsel in De Aedificiis,  Rev. de Ling., VIII,1963, 1, p.123-132

WT sau WT Thr = Wilhelm Tomaschek, Die alten Thraker;  I 1893, II-1 1893, II-2 1894 Wien

Pok = Pokorny, Julius - Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, Tübingen/Basel 1994 (3ed.)

 


Notes

[1] Grâce au mot κλεισοῦρα "défilée" (Proc. et Theoph.Simoc.?)

[2] Beš. PKN 135

[3] Dans deux articles qui vont suivre, j'essayerai de demontrer deux faits d'ordre morphologique et phonétique qui touchent aussi à l'étymologie de ce nom. Le premier, qui tempte d'expliquer le –si final des membres initiaux de certains composés comme désinence de datif ou de locatif pluriel (citons seulement les noms étymologisables Βουσί-παρα [de *gwōu "beuf"], et Δρουσί-παρα [de *drū "bois, fôret"], montrera que *Thocyos a probablement la même racine que le nom de stratégie Θουκυσιδαντική (un dérivé adjectival [grec?] d'un *Θουκυσι-δαντα, dont le premier composant se trouve au datif ou au locatif pluriel d'un nominatif *Θουκυς), tous les deux dans des régions montagneuses. L'autre, qui va demontrer que la lettre grecque θ serve maintes fois à noter un son local [près du č] provenu d'un i-e *k', nous permettra d'approcher ce nom (ou bien appéllatif?) du roum. ciucă[čukə]  <ie. *k'ū-"Spitze" (Pok. 626-627)

[4] Le lieu de découverte est, dans les ouvrages plus anciennes, le village de Gărmen, dép. de Nevrokop (aujourd'hui Goce Delčev).

[5] Mieux Sautes Pa[…], car le texte lit He(r)cvli[…] \Bitvs Bit[i…]\Savtes Pa[…]\Con(vs) Con[i…] etc.

[6] Cette forme du nom est déduite par Detschew (TSR 151) à partir du surnom toponomastique d'Apollon Δορταζηνός attesté dans l'inscription no. 1756 des IGB de Michailov, une dédicace trouvée a Krăn (dept. de Stara Zagora) dans un "sanctuarium equitis Thracii et Apollinis".

[7] Phénomène phonétique dialectal tardif qui fera l'objet d'un article futur.

[ 8] V. aussi Τιγᾶς qui n'est autre qu'une coruptelle de Τίγρας.

[9] Le nom Βουρτούδγιζ (147,28 = *Βουρτουδεῖζον) nous fournit un tel exemple.

[10] Selon Ammien Marcellin elle célébrait la victoire envers les daces.