Toponymes procopiens (3): de Κουρτουξοῦρα à Ταυροκεφάλων
De Aedificiis 4.11.15 (Haury 146.20-24)
Les noms qui font l'objet du présent étude occurent dans la seconde liste du 4ème livre, sous le titre Θρᾴκης:
Κουρτουξοῦρα - Ποταμοῦκάστελλον - Εἰσδίκαια - τὸ ἐμπόριον Ταυροκεφάλων.
Leur forme actuelle, ainsi qu'on les peut rencontrer dans les dernières éditions des De Aedificiis, est en effet une création de Maltretus perpétuée par Haury, car ce que nous trouvons dans les manuscrits est bien différent:
-dans l'A(mbrosianus) on lit κουργάξουρα ποταμοῦ καστέλλαν εἰσδίκαια τὸ ἐμπορεῖον ταύρων κεφάλων
-tandis que le V(aticanus) a κουρτουξοῦρα ποταμοῦκάστελλαν εἰσδίκαια τὸ ἐμπόριον ταύρων κεφάλων.
On a donc à faire, comme on le peut constater dans tous les deux manuscrits, plus à une proposition grecque qu'à un fil de noms.
Pour le premier nom, le composé κουρτουξοῦρα (V) ou κουργάξουρα (A), Beševliev propose la restitution *Κουρτουσοῦρα, qu'il considère, sans aucune raison, "eventuell mit Κουτζούσουρα (121,43) identisch sein"[1]. Les deux variantes diffèrent dans leur premier formant lexical - κουρτου- (V) face à κουργά- (A) - grâce à des confusions de lettres assez communes dans la paléographie grecque:
-γ/τ (Γ/Τ) est l'une des confusions bien connues et la variante à τ (tau) est vraiment la plus préférable, ainsi que d'ailleurs le démontre un autre nom procopien, de la première liste: †Ἀντίπαγραι au lieu d'Ἀντίπατραι (117, 32 =Antipatrai, ville dans l'Epirus Nova).
-ου / α[2] est l'une des oscillations graphiques les plus fréquentes dans l'écriture minuscule grecque d'après le VIIIe siècle et la distinction entre les deux formes est plus difficile. Pour les manuscrits procopiens elle est commune dans un tel degré qu'on doit toujours étymologiser les noms suspectes en tenant compte des deux variantes[3]. Pour notre nom c'est pourtant à préférer la forme à –ου–, car elle occure dans le manuscrit meilleur (V). Pour remplacer l'invraisemblable ξ de Κουρτουξοῦρα, Beševliev préfère Κουρτουσοῦρα, tandis que Dečev propose à bonne raison la forme Κουρτουζοῦρα, en vertu de la confusion la plus fréquente entre ξ et ζ (et non entre ξ et σ).
Cette oscillation m'offre l'occasion d'y faire une précision regardant un problème qui porte sur la phonétique des noms thraces. On prend d'habitude /s/ et le /z/ comme des variantes du même son, alors qu'elles ne le sont pas. Étymologiquement, les deux phonèmes étaient différentes, comme dans toutes les autres langues satem. Une analyse statistique des attestations des noms à /z/ dont l'origine thrace est sûre ou probable, nous montre que ce son n'est jamais prononcé /s/. Ainsi Ζάλδαπα/Ζέλδεπα de *g'hel-d- "jaune, doré", ζελᾶς de *g'hela- "vin" etc. n'ont pas de variante à /s/, pendant que des noms à /s/ étymologique bien attestés, comme Serdica/Sardica de *k'rd- "coeur, milieu" ou -sula de *sulŭa "fôret" (ajoutons Σεύθης, Sucidava etc.) n'ont aucune attestation à /z/. D'autres, encore plus nombreux, ne nous montrent un /s/ à la place d'un /z/ que dans peu de rédactions latines ou latinisantes. Ainsi –ζενις de *g'enes "fils, né" est écrit à /ζ/ dans plus d'une centaine d'attestations dans la région des Besses (auxquels le nom appartenait), mais seulement trois ou quattre fois à /s/ (Muccasenus, Aulusanus), presque toutes dans des inscriptions de la Mésie latinophone. On y a donc à faire, comme aussi dans les variantes Sarmi- pour Ζαρμι(ζεγέθουσα), à une graphie latine hypercorrecte provoquée par la prononciation vulgaire sonore de l'/s/ intervocalique latin et par le barbarisme du /z/ dans cette langue. Dans d'autres cas cette alternance s'explique par une confusion graphique entre les formes des lettres Σ et Ζ dans les manuscrits grecs. Ainsi, on ne rencontre Σάλμοξις que chez Hérodote, tandis que tous les autres auteurs (y compris ceux qui citent le texte hérodotien) écrivent Ζάλμοξις. Il est donc préférable, au moins comme précaution méthodologique, de considérer l' /s/ et le /z/ des noms thraces comme des phonèmes différents.
En ce qui concerne Κουρτουξοῦρα, je suis d'avis que la forme initiale du nom était celle restituée par Dečev, *Κουρτουζοῦρα, avec un -ζ-, pour deux raisons. D'abord, l'alternance paléographique Ξ / Z était beaucoup plus fréquente que Ξ / Σ. Puis, si notre nom est vraiment un hydronyme (v. Decev), alors il y a plus de chances qu'il soit terminé en –zura qu'en –sura. Contrairement à ce qu'on croit d'habitude, en prennant l'étymologie de Dečev[4] pour évidente, on constate qu'on n'a pas d'attestation pour –soura en tant que "rivière". C'est seulement Zyras (Plin. NH)…Mon avis est que le nominatif de ce nom devait être Κουρτουζοῦρας et qu'il se trouve dans notre liste au génitif (Κουρτουζοῦρα), en s'accordant donc avec le mot suivant, ainsi qu'on va le voir en ce qui suit.
Ποταμουκάστελλον est, en tout cas, une conjecture invraisemblable. Tout d'abord, les deux manuscrits sont d'accord sur son final, qui est –αν et non –ον. Puis on y a à faire à deux mots, ποταμοῦ et καστέλλαν, ainsi que nous l'apprennons de l'A, lecture confirmée aussi par le V où, même si les deux mots sont agglutinés, ποταμοῦ garde encore son circonflexe qui prouve leur séparation. En ce qui le concerne, ce mot doit être lié au génitif antérieur, avec lequel il forme le syntagme Κουρτουζοῦρα ποταμοῦ "de la rivière Kurtuzura".
Le mot καστέλλαν (A) ou κάστελλαν (V) est carrément incorrect. Mais, à mon avis, cette forme est le résultat non d'une écriture fautive d'un –α- à la place d'un -ο- du neutre singulier attendu (καστέλλον), ainsi que pensaient les éditeurs, mais de l'agglutination au pluriel correct κάστελλα d'un –ν final, dont la possible provenance va être expliquée plus bas, interprétation soutenue aussi par l'accent du mot, qui montre une finale courte.
Par suite, le nom Εἰσδίκαια ne saurait être autre chose que la contraction du syntagme εἰς Δίκαια. Pour être grammaticalement correct, le nom, à l'accusatif exigé par la préposition, devait être écrit Δίκαιαν. Je crois qu'il l'était ainsi dans l'original procopien et que c'est de cet endroit que l'-ν final ait migré, par une erreur curieuse mais pas du tout inexplicable, au nom antérieur, en le transformant de κάστελλα en κάστελλαν. Un cas pareil d' "erreur interlinéaire" nous est fournit par les noms Δεονιάνα – Λιμώ qui, ainsi que Russu[5] l'a montré, sont le résultat d'une inversion des initiales, car leur formes correctes doivent être *Λεονιάνα (de Léon) et *Διμώ (=Dimum). Dans notre cas, à cette erreur ait pu contribuer aussi la forme spéciale que l'-ν final avait quelquefois dans l'écriture minuscule manuscrite grecque, à savoir beaucoup plus haut que la ligne et courbé vers le mot qu'il achevait. On peut donc penser à une rédaction affectée ayant la forme
où l'-ν de δίκαιαν a été attribué à tort à la première ligne par quelque copiste. Qu'il s'agisse de cette explication paléographique ou d'une autre, ce qui me semble évident est que si on meut cet –ν d'une ligne à l'autre et d'un mot à l'autre, on rend correctes deux formes érronées à la fois: l'impossible κάστελλαν devient le neutre pluriel correct κάστελλα, tandis que Δίκαιαν retrouve sa désinence d'accusatif éxigée par la préposition εἰς.
Quant au final de cette proposition les deux manuscrits concordent parfaitement: τὸ ἐμπόρ(ε)ιον ταύρων κεφάλων, et je n'y vois aucune raison pour accepter la conjecture maltrétienne *Ταυροκεφάλων.
En réunissant les observations d'ici-haut, la forme que je propose pour ce fragment de liste est:
*Κουρτουζοῦρα ποταμοῦ κάστελλα εἰς Δίκαιαν, τὸ ἐμπόριον ταύρων κεφάλων, un court texte explicatif dont la traduction serait "des chateaux sur la rivière de Kurtuzura vers Dicaea, l'emporium des têtes des taureaux".
Dicaea est biensûr[6] la ville grecque de la province de Rhodope, sur la rive estique du Bistonis Limne, vis-à-vis d'Abdère, près de laquelle coulaient, selon Hérodote, deux rivières: Trauos et Kompsatos[7]. Ce dernier, plus grand (que Tomaschek[8] identifiait à tort avec Kossinites, qui se trouvait sur la côte ouest du lac Bistonis pendant que l'embouchûre du Kompsatos est sur sa côte estique) peut très bien être identifié avec Kurtuzura de Procope, les deux noms étant sûrement des synonymes, ainsi que leurs correspondants grecs les montrent.
Les tribus et les langues thraces de cette région sont celles avec lesquelles les grecs ont eu, depuis les temps les plus reculés, le commerce le plus intense, tant économique que culturel. C'est ici, dans cette contrée voisine tant à la Macédoine qu'à la Thrace proprement-dite, qu'on trouve le plus grand nombre de mots communs au grec et au thrace, qui ne s'expliquent que par une origine indo-européenne commune mais par filière indépendante. Prenons par exemple le mot thrace (édonien) paib(es) "enfant, garçon", de l'ie. *paigw- "jeu, enfant": c'est un devéloppement parrallèle au grec παῖς, παιδὸς, mais sans aucune possibilité d'en être un emprunt. On y trouve aussi sula/σούλη "fôret" de l'ie. *sulŭā (dans Scapten-sula et Ενκιρι-σουλη) qui a évolué en grec à ὕλη. Il y a encore d'autres noms, comme Cenchri/Κίγχρωπες, les μελινόφαγοι de Xénophone (auquel repond le grec κέγχρος "millet", d'origine obscure, un possible emprunt thrace) ou Δάρσιοι "les Courageux" (=gr. θρασεῖς) etc. Par suite, Κόμψατος est un correspondant, mais pas un emprunt - ainsi que son vocalisme le prouve - du grec καμψός[9] "(adj.) courbe". À son tour, Κουρτου- de Κουρτου-ζοῦρα, est apparenté au gr. κυρτός "courbé". Ayant le même sens, les deux formes sont donc des variantes dialectales et/ou chronologiques du nom de la rivière, des traductions succésives mais non moins thraces ni l'une ni l'autre.
Comment devons nous interpréter la qualification que Procope donne à Dicaea, celle de τὸ ἐμπόρ(ε)ιον ταύρων κεφάλων "le marché des têtes des taureaux"? On ne peut pas songer à un commerce avec des têtes de taureaux qui ait pu créer cet épithète, donc j'envisage une autre possible explication. Soit κεφαλαί doit être pris au sens géographique, soit les têtes de taureaux étaient en quelque sorte une marque de la ville, soit s-agit-t-il d'un jeux paronymique ou d'une confusion graphique due aux sources de Procope ou aux copistes de ses manuscrits.
Ainsi que l'on observe sur la carte ci-dessous, près de Dicaea il y avait vraiment des promontoires, ressemblant à des fjords, aujourd'hui des petits lacs intérieurs. Strabon les appelle αἱ Θασίων κεφαλαί[10] "les promontoires des Thasiens", mais, comme l'on a vu pour Kompsatos-Kurtuzura, ce nom pourrait lui-aussi changer plus tard, peut-être en αἱ *Ταυρῶν κεφαλαί, soit pour tous ensemble, soit seulement pour quelques uns d'entre eux. C'est une spéculation, biensûr, mais pas dépourvue d'arguments analogiques. Presque tous les toponymes anciens de cette petite région gravitent autour d'une légende d'origine carrément étymologique ayant une très vaste ramification. Pour les anciens indo-européens, les notions "dur", "fort" (d'ici "fortification"), d'une part, et "grande bovine cornue" ("taureau" où "cerf") et "corne", de l'autre, constituaient une unité idéatique, exprimée par un même radical lexical, sans doute un héritage d'une époque où la corne était par excellence "le materiel dur". C'est pour cette raison que dans des régions différentes, des mots signifiant "lieu fortifié" étaient apparentés au nom du taureau ou du cerf. En grec ταῦρος "taureau" repond à τύρρις "tour", dans l'aire linguistique illyrique (mésappienne) Brundisium (Brindisium) était lié au mot brunda ("tête de cerf" selon Isidore de Seville[11]), au thrace -bria "forteresse" correspond l'albanais brin, brini "cerf", pour n'en donner que quelques exemples[12].

Or, la toponymie locale autour du lac Bistonis consiste précisément des noms provenant de ces radicaux signifiant "dur, fort" et "bovine cornue" à la fois. C'est dans cet endroit que la légende place les juments (ou, selon une autre variante du mythe, les vaches) de Diomède, le roi des Bistons Thraces, là ou les itinéraires notent la mutatio Stabulo Diomedis. Cette place s'appelait, selon Martianus Capella et Pline l'Ancien, Tyrida (Tirida) ou, selon Pomponius Mela, Turris, pendant que Strabon y cite Καρτερὰ κώμη "le village fort" comme basileion de Diomède. Une localité voisine, à quelques kilomètres vers l'est de celle-ci, s'appelait Brendice, un adjectif apparenté au mot βρένδον "cerf" attesté par Hesyche[13]. On observe que chez les anciens, la tête de ces animaux avait une signification spéciale, qui nous échappe aujourd'hui, mais auquelle nous devons relier aussi nos ταυρῶν κεφαλαί. Or, la capitale de cette entière région bistonienne était Dikaia, dont l'une des emblèmes monétaires principales était le taureau, la tête de taureau, ou un personnage cornu.

Monnaies de Dikaia, des V-IV siècles av. JChr.
La présence tellement insistente du taureau ou de la tête de taureau dans la symbolistique et dans la toponymie locale, semble indiquer un animal totémique des Thraces Bistons, ce qui me fait me demander si ce n'est, par hasard, leur nom même qui contenait la notion "(tête de) taureau", dont l'écho lointain pourrait être τὸ ἐμπόριον ταύρων κεφάλων de chez Procope.
À mon avis il y a donc des raisons suffisantes pour localiser ces noms non dans la province de la Thrace, mais dans celle de Rhodope, d'où ils y ont été interpolés, par une grosse erreur de copiation qui constituera l'objet d'un article futur.
NOTES
[1]V. Beševliev, Zur Deutung der Kastellnamen in Prokops Werk "De Aedificiis", Amsterdam, 1970, p.131
[2]Leur formes étant très semblables:
(=ου) et
.
[3] Cf. Βεσούπαρον (146,3) pour *Βεσάπαρον, Μουνδεπα(145,26, dans le ms. V) face à Μάνδεπα (A). Cf. Beševliev p.11.
[4] Qui dérive ce nom du rad. i-e *ser- "couler" (TRIM)
[5] I.I.Russu, Die Ortsnamen der Balkanhalbinsel in De Aedificiis, dans Rev. de Linguistique, VIII,1963, 1, p.123-132
[6] Il y avait aussi une autre Dikaia, une colonie des érétriens au golfe Thermaïque, mais elle appartenait à la Macédoine, donc en dehors du territoire couvert par la liste.
[7] Hist.7,109: κατὰ δὲ Δίκαιαν Βιστονίδα, ἐς τὴν ποταμοῖ δύο ἐσιεῖσι τὸ ὕδωρ, Τραῦός (Στραῦος ABC) τε και Κόμψατος (Κόμψαντος AB, Κόμψανθος RSV).
[8] W. Tomaschek, Die alten Thraker (II, 2, Die Sprachresten), Wien, 1893-1894, p.100
[9] Dečev 253 s.v. le lie à γαμψός, en vertu de son préjugé que dans les langues Thraces fonctionnait la mutation consonantique.
[10] Geographia c.7, frg.43e
[11] Isid. 15,1,49: Brundisium autem dictum est Graece, quod brunda caput cervi dicatur: sic est enim, ut et cornua videantur, et caput, et lingua in positione ipsius civitatis.
[12] La discussion est beaucoup plus vaste, comprennant aussi les étymologies d'autres termes qui impliquent l'idée "dur, fort", comme fromage (en tant que "lait durci"), chef etc. (v. les groupes gr. τύρος-ταῦρος-τύραννος ou le roum. brânză "fromage" à côtè de βρένδον-Brendice-sudov. briedis "cerf")
[13] βρένδον· ἔλαφον "cerf" et βρέντιον· ἡ κεφαλὴ τοῦ ἐλάφου "la tête du cerf"